Le discours politique pendant la crise

Écrire le discours politique pendant la crise : assurer ou rassurer ?

Dans ce contexte particulier, notamment dans une crise qui dure et qui touche toute la population, la prise de parole de l’élu prend des fonctions spécifiques, et son écriture doit prendre en compte le contexte et les attentes. Comment aborder cet aspect spécifique de la communication de crise ?

Plus que jamais, dans ces moments, la « plume » doit à la fois savoir résister à la tentation du langage technique, rappeler à son orateur quel public il a face à lui, et tenter de prendre de la hauteur, sortir de l’urgence quotidienne pour communiquer sur la sortie du tunnel. Tout en ayant bien conscience qu’il n’a pas prise sur une part plus subjective du discours, qui repose sur l’engagement personnel de l’orateur, et qui est au cœur de tout dans un tel contexte. Conscience aussi que la crise entraîne souvent une concurrence des paroles légitimes.

Informer (face à l’incohérence)

Que se passe-t-il ?

Dans un premier temps – celui de la sidération- le discours politique se découvre une fonction inédite : informer, d’abord, face à l’incertitude et aux informations parcellaires et contradictoires, face aux experts autoproclamés. Devant la vague qui arrive, le public attend d’abord des repères sur qui croire, sur la gravité de la crise, le moment où on en est, ce qui arrivera demain.

Le discours se doit donc d’être le plus factuel possible, pour dissiper tout sentiment de rétention d’information, être constant, transparent sur les risques encourus, les scenarios possibles, mêmes les plus sombres. S’abstenir de promettre trop tôt une issue favorable, aider le public à se projeter dans la crise et dans l’après-crise à travers l’effort que cela demandera. La comparaison, parfois absurde, la métaphore et l’emphase peuvent être utiles pour éveiller les consciences, quand certains doutent encore de la réalité de la menace -à condition de viser juste. Mais dès que la crise est là, mieux vaut éviter l’emphase, mesurer la longueur et la fréquence des interventions, car l’excès engendre le doute.

Comment gère-t-on ?

Le second temps, c’est celui de l’orientation collective. Le public cherche alors à savoir qui dirige, comment travaillent ensemble les différents acteurs, comment se prend la décision, ce qui est proposé, la conviction et l’engagement des dirigeants, la proportionnalité, la nécessité et le réalisme des mesures. Avec la difficulté de trouver le bon tempo des annonces, leur cohérence, le bon positionnement. Même s’il est impossible dans ces circonstances de faire un plan de communication à plus de trois jours, il faut bien veiller à ne pas brouiller le message par des paroles contradictoires -de la collectivité elle-même, mais surtout entre elle et les autres niveaux d’intervention.

Orienter face au brouillard

Projection dans l’après ?

Dans le cadre d’une crise dont l’issue et les conséquences sont incertaines, l’orateur doit savoir laisser la porte ouverte à un besoin de débattre, de s’interroger collectivement sur la suite. Sachant que cette projection dans l’avenir, protectrice ou rassurante pour certains, sera angoissante pour d’autres, car elle révèle forcément une faille qui ne pourra pas être comblée, et que l’après-crise fera peut-être plus de victimes que la crise elle-même.

Comme pour tout discours, le choix des registres est alors essentiel : la polémique est plus que jamais à manier avec la plus grande précaution. La projection dans la suite ne doit pas trop tôt donner l’impression d’être un règlement de compte.

Rupture avec le récit d’avant ?

Comment inscrire la réponse à la crise dans les grands axes du discours et de l’action politique ? Dans un moment où chacun est tenté de confirmer ses propres certitudes et ses présupposés, la tentation est en effet grande de vouloir montrer que le programme mis en œuvre jusque là répondait par avance aux besoins révélés par la crise. Cela peut être vrai, mais doit être dit avec prudence et subtilité, sous peine de passer pour de la récupération politique et de risquer d’affaiblir des projets pourtant pertinents.

Pour autant, il est toujours utile d’inscrire une mesure ou un message ponctuel et technique dans un récit plus large. En temps « normal », il faut concevoir chaque discours comme la partie d’un récit politique plus large, développé sur le moyen-long terme, avec des lignes saillantes que l’assistance pourra retenir et diffuser à son tour. Dans ce cadre, la crise peut être l’occasion de faire évoluer partiellement le discours habituel, sans le bouleverser, mais en y intégrant la spécificité du moment, les enseignements qui s’en dessinent, et les faire résonner avec ce qui était déjà en cours.

Incarner (face au trauma)

Parler de soi (de ses doutes, de ses inquiétudes)

Pendant une crise, l’incarnation est essentielle. Une partie de ce lien, de cet engagement personnel du dirigeant, va bien au-delà du langage. Les mots trouvant leurs limites, il passe par le corps, la posture, le regard. La plume doit alors savoir quand s’effacer pour laisser parler l’orateur lui-même, qui saura parfois mieux traduire ses convictions profondes, son empathie. Ce que traduit très bien Andrew Cuomo, Gouverneur de l’Etat de New York, interrogé sur sa communication quotidienne sur la gestion de l’épidémie du COVID-19 : « Une part de l’information était personnelle, car c’est un traumatisme pour toute une génération. C’est personnel, donc j’ai essayé de communiquer comment je le ressentais personnellement, mes peurs, mon anxiété afin de dire : « Vous n’êtes pas seuls, tout le monde ressent cela, et je le ressens aussi » ».

Crise ou non, la légitimité de l’élu sur le sujet est toujours un élément déterminant dans la manière d’aborder l’écriture du discours. Plus sa légitimité sera grande -du fait de sa fonction, de son engagement sur le sujet, voire de son lien particulier avec le territoire ou avec le public- plus sa parole aura d’impact. A l’inverse, si cette légitimité est faible, il faudra plutôt valoriser les réalisations sur le terrain, et insister sur la volonté de la collectivité qu’il représente de s’appuyer sur elles -ce qui ne veut naturellement pas dire qu’il ne faille pas le faire dans tous les cas. Une différence de légitimité peut d’ailleurs justifier que le discours soit prononcé par tel ou tel adjoint, vice-président, voire directeur, plutôt que par le président de l’exécutif lui-même. C’est d’autant plus vrai dans la crise : le bon orateur ou le bon porte-parole est à choisir soigneusement, pour assurer à la fois la constance et la crédibilité de la parole, mais également éviter d’exposer ou de sur-solliciter inutilement le chef de l’exécutif.

Parler des autres

Crise ou non, un bon discours doit laisser une place à la réalité vécue, celle de ceux dont il parle comme celle de ceux à qui ils s’adressent. C’est souvent une manière d’illustrer le propos beaucoup plus efficace et pertinente qu’une citation.

Pendant et juste après la crise, plus que jamais, le discours doit mettre en valeur ceux qui font la réponse de la collectivité, ou parler des besoins individuels, les nouveaux comme ceux qui se font plus pressants. Il n’est naturellement pas question de gommer tout enjeu politique et de ne faire que du commentaire, mais d’inscrire les réponses proposées dans les questions de chacun, à leurs besoins, et donc de mettre en mots leur vécu. Ce qui permet de compenser, d’une certaine manière, la pause forcée dans le récit politique habituel, dans l’application du programme de mandature.

Pour cela, il est utile d’obtenir des agents sur le terrain et des services « guichet » non seulement des éléments chiffrés sur les besoins, mais des témoignages, des expériences personnelles, des éléments d’ambiance qui permettent d’inscrire la réponse à la crise dans une réalité concrète, et d’éviter de ne répondre à une situation d’anxiété que par des chiffres et des dates.